Ville de Lhassa, Tibet, 18 mars
Pat A. TORNY leur avait dit :
Soyez prêts à 6 heures, nous
partirons en 4X4 par groupe de cinq pour le lac Yamdrok que nous
atteindrons, si tout se passe bien, en début d'après-midi.
Ah! N'oubliez pas, couvrez-vous bien, les matinées et les
soirées sont particulièrement fraîches dans
la région!
-15°C! Vous appelez ça frais! Glacial, vous
voulez dire! La Sibérie! s'exclame une femme fort débraillée.
Puis, se tournant vers son mari, elle ajouta :
Prends des photos, Hanz, profites-en bien, car tu n'auras
pas d'autre occasion de m'entraîner au Tibet! Dieu merci,
nous repartons demain!
Les dix autres touristes réunis près de la cité
sainte s'amusèrent de cette altercation et se dirigèrent
vers leur hôtel. Il était 16h00. Des nomades avaient
dressé leurs tentes devant le centre tibétain de
Lhassa et s'étaient installés avec leurs moutons
et leurs yaks poour vendre ou échanger des denrées,
des peaux et des bijoux. La ronde incessante des pèlerins
autour du marché offrait aux visiteurs un spectacle très
coloré que chacun n'avait de cesse d'admirer.
La nuit tombait, et bien que ce fut la dernière au pays
des nuages blancs, le groupe s'apprêtait à la passer
calmement afin d'y puiser un repos que les soirées précédentes
avaient quelque peu négligé.
Ils partirent donc le lendemain matin à
l'heure prévue, à bord des trois véhicules
capables d'aborder tous les types de terrain, du plus poussièreux
au plus rocailleux, du plus pentu au plus verglacé.
Le soleil était déjà à son apogée
que la caravane n'avait pas encore atteint Nagartsé. Pat,
assise à l'avant du véhicule de tête, regarde
le paysage dont elle connaît tous les recoins avec les yeux
émerveillés d'une première découverte.
S'adressant à Tchögyel, son chauffeur, elle dit :
Je ne me lasserai jamais de contempler ces saules plantés
juste là, face aux montagnes! Les plaines sont désertiques
et ils sont là, au milieu, majestueux! C'est vraiment beau!
Il sourit d'un air entendu.
Dans combien de temps arrivons-nous?
Dans une heure environ.
Bien. Il ne faudra pas trop traîner, nous devons
être de retour avant 19 heures.
Il sourit de nouveau. il connaît cette femme depuis bientôt
un an. Tous les mois, il conduit le groupe qu'elle accompagne
dans diverses régions du pays, au hasard des demandes et
des envies. Le reste du temps, il lui sert de guide et l'assiste
dans ses recherches.
Ethnologue, en mission pour l'Institut français
du Monde asiatique, Pat A. Torney gère son temps comme
si elle n'avait jamais quitté Paris. Pressée de
découvrir les textes utiles à ses travaux, de rencontrer
le plus grand nombre d'interlocuteurs pendant ce séjour
qui lui semble si court, elle se fait fort de parvenir ponctuellement
à destination, dans ce pays où l'on vit au rythme
du soleil et des tempêtes.
Pour s'adapter à la vie locale et ne pas souffrir des brusques
changements de température, elle s'est rapidement confronté
aux habitudes vestimentaires locales : bottes en peau de yak,
pantalon en laine, veste en peau retournée nouée
à la taille d'une ceinture multicolore, les cheveux relevés
sous un chapeau tibétain.
Outre son penchant naturel pour l'exactitude, Pat A. Torney possède
un tempérament énergique. Intelligente, généreuse
et sensible, elle sut charmer les autochtones. A 35 ans, elle
a parcouru dans leurs moindres recoins le Népal, l'Inde
et le Tibet, ce qui fait d'elle une des meilleures spécialistes
de cette partie de l'Asie.
A dire vrai, guider les touristes ne représente
pas pour elle une passion, pas même un intérêt.
C'est une corvée qu'elle s'impose, de celles que lon
range aux côtés des services rendus, parce que dans
ce pays, la vie au quotidien repose sur des échanges permanents
de bons procédés.
Les Toyota sarrêtèrent au bord
du lac. Les voyageurs en descendirent tant bien que mal les uns
après les autres, engourdis et secoués par plusieurs
heures de piste. Chacun commentait les sensations agréables
dune liberté retrouvée, quand, tout à
coup, le silence se fit. Tous les regards sétaient
tournés vers le lac qui soffrait à eux à
perte de vue. Dune eau turquoise, calme et infinie, bordé
dun côté de montagnes rouges, riches des minerais
quelles renferment, de lautre de la vallée
verte, le lac à cet instant se parait de couleurs irréelles
tel un gigantesque kaléidoscope. Surgi de nulle part, il
offrait aux regards son immense beauté.
Deux heures de marche dans la vallée à
la rencontre de quelques bergers, et le groupe, les sens encore
émerveillés, repartit en direction de Lhassa, sur
la route poussiéreuse, bordée de chorten, édifices
de pierres marquant la dévotion des Tibétains à
leurs dieux.
Au passage du col de Kampa-la, situé à
4 500 m daltitude, Tchögyel freina brusquement, puis
arrêta son véhicule.
Que se passe-t-il ? demanda Pat.
Je ne sais pas, un homme est couché sur la route
! Je vais voir, répondit-il en ouvrant la portière.
Je taccompagne.
Tchögyel, accroupi aux côtés
de linconnu inanimé, le secouait par lépaule.
Oh oh ! Ça ne va pas ?
Lhomme ne bougea pas. Il recommença.
Oh oh ! Que tarrive-t-il ? Oh oh !
Lhomme ouvrit faiblement les yeux et prit peur.
Ne bouge pas ! Es-tu blessé ?
Lhomme gardait une expression effrayée.
Il commença à parler, si bas, que personne nentendit
:
Que dit-il, je ne comprends pas ? demanda
Pat.
Je ne sais pas, il parle un dialecte... Tchögyel se
pencha un peu plus et tenta dengager le dialogue. Il y parvint.
Il parle un dialecte coréen et quelques bribes de
chinois, précisa-t-il.
Demande-lui ce qui sest passé, il est blessé.
Le chauffeur lui parla doucement, longuement, pour le rassurer.
Lhomme était dans un état second.
Tchögyel se retourna vers Pat et lui dit :
Cest bizarre, je ne comprends pas
bien ce quil veut me dire. Il parle dexplosion ou
de feu. Décidément, je ne comprends rien.
Dexplosion ! sécria Pat, surprise. Nous
navons rien entendu, voyons ! Sil y avait eu une explosion,
elle naurait pu nous échapper !
Une partie du groupe les avait rejoints. Un des
touristes ramassa un objet à terre et le tendit à
Pat :
Jai trouvé ceci, dit-il.
Pat examina lobjet : cétait
un fragment de métal calciné ; elle le retourna
en tous sens, puis regarda Tchögyel :
Cest étrange, je nai
jamais vu ce matériau au Tibet ! Doù peut-il
bien provenir ?
Intriguée par cette découverte qui
allait peut-être lui permettre denrichir son rapport
dactivités, elle mit lobjet dans la poche de
sa veste et en oublia presque le pauvre homme allongé dans
la poussière, grelottant de froid.
Il faut lemmener à lhôpital
de Lhassa, dit Tchögyel, on ne peut le laisser ici.
Pat réunit énergiquement son groupe
et ils le transportèrent avec précaution dans un
des véhicules avant de poursuivre leur route vers la capitale.
Ici se termine le chapitre 1
de la nouvelle